• Tifany Clémenceau

La culpabilité de l’expatrié


Bouleverser sa vie pour rejoindre un.e amoureux/se, pour accéder au job de ses rêves ou pour découvrir le monde, quelles qu’elles soient, les raisons d'expatriation sont diverses. Mais être loin a un prix : ce sentiment de culpabilité qui nous attend tous à un moment ou un autre.



L’expatrié égoïste ?


En faisant mes recherches pour écrire cet article, je suis tombée sur une phrase qui m’a percutée : « L’expatrié est égoïste à partir du moment où il signe son contrat vers ailleurs.»


Alors l’expatrié est-il vraiment égoïste ? Je crois que c’est en effet un des points de vue que l’on peut retrouver chez ceux qui restent. Car lorsqu’on part, on les abandonne. Lorsqu’on profite de notre vie ailleurs, sans eux, on fait passer notre bonheur avant le leur.


C’est d’ailleurs le point de départ de mon sentiment de culpabilité. J’ai passé deux ans en Angleterre. Actuellement je suis en France depuis quelques mois mais j’attends avec impatience de pouvoir repartir pour une nouvelle expatriation. Ces derniers mois m’ont vraiment confortée dans le fait que je souhaite vivre à l’étranger. Peut-être pas pour toujours, mais je sens que ce n’est pas encore le moment pour moi de revenir m’établir dans mon pays natal.



J’aime évoluer dans un environnement multiculturel, parler une langue qui n’est pas la mienne, rencontrer des gens de divers horizons… Bref, tout ce qui compose la vie à l’étranger. Mais parfois, j’ai ce sentiment qui me rattrape. Le sentiment qui me fait dire que j’abandonne mes proches en France. Mes grand-parents ne sont plus si jeunes, je loupe des moments précieux à leurs côtés. J’ai l’impression d’être coupée en deux, de devoir choisir entre mon épanouissement personnel ou profiter de ma famille.


Alors si la démarche peut sembler égoïste pour certaines personnes, il s’agit surtout d’une pression que l’expat se met à lui-même car le plus souvent, nos familles sont heureuses et dans le soutien plutôt que dans le jugement. Finalement, l’expat a sûrement un côté égoïste dans le sens où il priorise son propre bonheur, mais c’est aussi un énorme sacrifice. Dans certains cas, l’expatriation est aussi poussée pour avoir une meilleure situation financière, envoyer de l’argent à la famille restée sur place…


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Culpabiliser des coups de mou


Lorsqu’on est de ceux qui sont loin, on entend souvent des phrases de type « tu as de la chance ! ». En fait non, je n’ai pas de la chance, je réalise mes rêves et le plus souvent, je passe par des moments difficiles pour atteindre cet idéal que je me suis fixé. La vie à l’étranger c’est aussi de nombreux obstacles, des moments de down, qu’on est seul(e)s à affronter.

Ces commentaires me heurtent souvent. Ils renforcent l’idée que je n’ai pas le droit d’être malheureuse, d’avoir un coup de moins bien, de me plaindre 5 minutes. Car je suis dans ce super pays, à vivre une superbe aventure avec de superbes personnes… Spoiler alert : je n’ai pas une vie de rêve mais une vie que j’ai choisie, et des galères il y en a tout autant, voire plus, à l’étranger qu’en France. La culpabilité n’est pas qu’envers nos familles. Elle est double car se plaindre de sa situation est rarement compris et est souvent minimisé par des phrases bateaux comme celle-là.



Ce sentiment d’être coupé en deux lorsqu’on rencontre l’amour à l’étranger


Je ne compte plus le nombre d’histoires d’amour en expatriation dont j’entends parler. Ça commence toujours de la même façon : « je suis parti.e pour mes études un an dans un pays. J’ai rencontré Jules/Juliette, qui est d’une autre nationalité. À mon retour en France, nous avons cherché le moyen de poursuivre notre relation. »



Bien souvent, cela se solde par une nouvelle expatriation dans le pays de Jules/Juliette ou bien dans un pays « neutre » . Plusieurs raisons à cela, selon la nationalité du conjoint, il peut être difficile pour lui/elle d’obtenir un visa de travail français. Mais aussi, pourquoi serait-ce à l’autre de faire cette concession, partir loin des siens ? Alors parfois on coupe la poire en deux : on fait quelques années en France, et quelques années dans son pays.


Seulement le problème reste le même, à jamais vous serez tiraillés entre votre pays et le sien. Vos enfants au milieu de ça, auront cette chance unique de grandir avec une double culture, deux langues maternelles (trop bien, j’aurais adoré !). Mais cela signifie aussi que leurs grands-parents ne pourront profiter pleinement d’eux. Nous avons la chance de vivre à l’ère du numérique qui facilite grandement les relations à distance. Toutefois, voir son petit-enfant en visio restera difficile pour tout grand-parent. Ainsi, le sentiment de culpabilité d’être tombé.e amoureux/se de cette personne de l’autre bout du monde ne cesse de vous hanter.


Anne-Fleur, créatrice du podcast, est de ces expatriées : “Je vis aux Etats-Unis depuis plus de 10 ans. On m'a demandé une bonne centaine de fois "alors, tu vas faire ta vie ici ?". Si je sais que je veux faire ma vie avec mon mari, américain, et que je suis heureuse là où je suis, j'ai toujours été incapable de répondre à cette question. Le côté définitif, c'est trop pour moi.

Puis fin 2018, je suis devenue Maman. Et un an plus tard commençait la pandémie mondiale que nous connaissons tous. Aujourd'hui, je ne peux m'empêcher de faire le bilan. Mon fils s'est rendu une fois en France. Pour 6 jours. Il a vu ses grands-parents 3 ou 4 fois "en vrai", et ses oncles, tantes, cousins et cousines une fois.

Si j'ai choisi de vivre ici, je n'ai jamais imaginé la souffrance que j'allais causer à mon entourage et à moi-même. Devenir Maman m'a aussi fait prendre conscience de ce que vivent mes parents, frère et soeurs. Ils sont heureux pour moi, oui. Mais je serais incapable de vivre sereinement ce que je leur impose. Alors je veux rentrer en France.

Mais c'est une décision difficile quand on est installé depuis plus d'une décennie sur un continent que l'on connaît parfois mieux que le pays dans lequel on a grandi. Je me sens terriblement coupable d'avoir imposé cette vie à ma famille. 12 ans, c'est long. Je me sens coupable de priver mon fils d'une partie de sa famille aussi, de sa culture, des souvenirs d'enfance que j'ai tant rêvé pour lui.”


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La difficulté d’être loin de ses grands parents


Être expat ça signifie laisser passer des moments du quotidien. Moins profiter de ses proches et notamment de ses grands-parents qui, disons le, même s’ils sont en bonne santé, sont quand même plus proches de la fin que du début. Nous savons pertinemment qu’un jour ils partiront. C’est donc accepter de renoncer à certains moments qui peuvent être précieux avec eux.


Et lorsque des moments difficiles de la vie arrivent, parfois il n’est pas possible de rentrer comme on le souhaiterait pour dire au revoir à ceux qu’on aime. Margaux, une autre blogueuse de l’équipe, a dû faire son deuil en expatriation : “Lorsque j’ai appris le décès de ma grand-mère, j’étais à Montréal et je n’étais pas rentrée en France depuis un an et demi. J’étais triste bien sûr, mais je n’ai pas vraiment pleuré sur le coup, j’étais un peu déconnectée de mes émotions.

Mécaniquement, en pleine nuit, j’ai contacté sans attendre mon assurance pour réserver « gratuitement » un aller-retour pour Paris, sans demander à mon patron si je pouvais m’absenter plusieurs jours, car il était impensable que je ne sois pas présente aux funérailles. J’ai ensuite ressenti de plein fouet une sorte de culpabilité sourde, se muant en colère contre moi-même : j’aurais dû appeler, écrire, faire un Skype, lui dire que je l’aimais, qu’elle me manquait, ne pas prendre pour acquis que j’avais le temps, que je la verrai au prochain Noël. Je m’en suis voulu énormément, tellement que je ne pleurais pas beaucoup, que j’avais l’impression d’être sans cœur, et que j’ai été exécrable avec mes proches.

Après l’enterrement et le retour à Montréal, j’ai pleuré tous les soirs pendant plusieurs mois, ça sortait enfin. Je m’en voulais toujours, car je n’avais pas pu lui parler une dernière fois. Ceci étant, cela n’a jamais remis en question mon expatriation au Canada.

En revanche, suite à cela, malgré les contraintes financières et mon désir d’exploration, je me suis jurée de rentrer au moins une fois par an en France. Après réflexion, c’est probablement l’une des raisons qui me freinent à m’expatrier sur le long terme en Australie (au grand désespoir de Monsieur !), car on ne peut pas sauter dans un avion le soir et arriver le lendemain matin à l’autre bout du monde.”



La pandémie est venue renforcer ces sentiments de culpabilité


La pandémie a fortement renforcé ce sentiment de culpabilité. Là où avant il suffisait de sauter dans un avion pour être en quelques heures avec ceux qu’on a laissés, aujourd’hui certains expats n’ont pas pu rentrer depuis plus d’un an. Privés de cette liberté d’aller et venir, certains remettent en cause leur choix d’expatriation.

Lorsque j’étais à Londres pendant ma première année, je rentrais environ tous les deux mois. Avec les vols low-cost, en 1h30 j’étais à Bordeaux pour une cinquantaine d’euros. Je rentrais régulièrement pour des week-ends. La pandémie a rendu cela beaucoup plus compliqué. Le fait de savoir que la possibilité de rentrer m’était enlevée a été difficile à vivre. Et pourtant, j’étais au sein de l’UE, alors je n’imagine pas ce qu'ont vécu les autres expats, encore plus loin.




Être expatrié.e, c’est vraiment une très belle aventure, ne vous y méprenez pas ! Je ne changerai pour rien au monde mon vécu et il me tarde bien de repartir pour une nouvelle destination. Mais il est utile de nuancer l’image, parfois idéalisée, de l’expatriation. Sachez que vivre loin de ces racines fait naître divers sentiments que vous devrez apprendre à gérer.



Tifany - Twentyfirst-three.com - @tifanyclm